Décidément le repos aura été de courte durée : seulement deux jours et il faut déjà repartir. Ces pensées résonnent dans l’esprit du Tueur alors que celui-ci panse son cheval, dans la stalle qui lui est allouée à l’écurie de l’auberge.
- Navré, Bald, mais une mine n’est pas un endroit pour un cheval, aussi bon soit il…
Le Tueur caresse affectueusement le flanc de son superbe étalon alors que la bête fourre ses naseaux dans le cou de son maître.
- Vous en faites pas, vot’seigneurie, Brégueaudiot m’a déjà payé pour une semaine de fourrage, on s’en occupera bien de vot’canasson ! Marenge laisse fuser ces remarques désobligeantes, un peu amusé de l’attachement de ce guerrier impitoyable pour un animal.
- J’en suis sûr, ou il vous le fera regretter...
Le Tueur laisse le tavernier ruminer cette dernière réplique pendant qu’il rejoint la place sur laquelle se sont réunis quelques hommes du village. Brégueaudiot l’accueille avec ces mots :
- Bonjour, chevalier ! Comme nous en avons convenu hier, voici quelques hommes qui ont acceptés de se porter volontaire pour votre expédition...
Le Tueur contemple l’assemblage hétéroclite de garçons de fermes et autres valets qui le défient du regard.
- Vous n’auriez pas pu en trouver de plus jeunes ?
- Nous ne sommes pas si jeunes ! Chacun de nous travaille dur depuis des années aux champs : nous sommes forts, nous sommes endurants et nous n’avons peur de rien !
Tous les garçons acclament leur camarade, mais le Tueur ne se laisse pas impressionné :
- Nous n’allons pas nous promener en forêt ! Nous allons chercher des traces de vos disparus : il faudra avoir l’œil ouvert et le pied léger. Il ne s’agit pas que vous tourniez les talons si nous trouvons des traces qui pourraient ne pas vous plaire.
- Laissez-moi vous dire, Tueur de Dragon, que chacun d’entre nous a perdu un frère ou un cousin dans cette histoire, nous ne nous arrêterons pas avant d’avoir trouvé ce qui leur est arrivé !
- Courageuses paroles, mais tous pouvez-vous en dire autant ?
Chaque garçon approuve et se range en ordre derrière celui qu’ils désignent comme leur chef.
- Et bien on dirait que tu sais tenir ta petite troupe, mon garçon, comment t’appelles-tu ? Demande un Tueur respectueux d’une telle détermination.
- Mon nom est Castor, Tueur de Dragon, et mon frère s’appelait Amon...
- Je suis sûr que nous découvrirons ce qu’il lui est arrivé, à lui et à ses compagnons... Tout le monde est prêt ?
- Attendez, Tueur de Dragon, nous voilà ! Lance un Narguar essoufflé, tirant un Guéram récalcitrant.
Une fois le groupe rejoint, Narguar se campe fermement sur ses pieds alors que Guéram baisse la tête, l’enfouissant dans sa capuche.
- Que fait ce sale rat de tunnel ici ? Il était mieux dans sa cage ! S’indigne Castor, ses compagnons laissant échapper des exclamations de colère et d’exaspération. Et qui est ce vieux pec ?!
Brégueaudiot tente de s’interposer :
- Allons, il faut l’emmener pour vérifier ses dires...
Mais Narguar se jette dans la brèche :
- Le vieux pec est un guerrier qui s’est illustré dans la grande bataille qui a clôt le dernier Age : alors si l’un d’entre vous, maudits têteurs de vaches, essaie de toucher au moindre des poils de nez de ce Nain, il n’aura pas l’occasion de perpétuer à son tour sa lamentable espèce !
Narguar et Castor se pressent de chaque côté d’un Brégueaudiot paniqué lorsque le Tueur, amusé, se décide à intervenir :
- Cela suffit ! Ce groupe est sous ma responsabilité et quiconque voudra faire de l’esclandre devra m’en répondre, homme ou Nain ! A présent en route ! Jeunes gens, puisque vous êtes d’ici, vous me montrerez le chemin qu’aurait dû prendre vos aînés.
Devant la figure exsangue du Tueur, hommes et Nains brisent leur querelle et se mettent en route, les jeunes hommes ouvrant la route, les Nains suivant derrière le Tueur, qui comprend qu’il devra faire attention à ne pas laisser les deux groupes tous seuls trop longtemps.
La forêt devient vite sombre, les fougères et les conifères prenant le pas sur les graminées et les feuillus. Les ombres augmentant, une torpeur s’empare des marcheurs murés dans le silence. Le Tueur finit par demander à Castor si les villageois avaient souvent l’habitude de traiter avec les Nains :
- Les Nains occupent les montagnes où se trouve le minerai : nous sommes obligés de traiter avec eux pour obtenir du minerai ou des outils ou des armes. Cette situation n’a jamais été totalement acceptée par la population, surtout parce que les Nains n’ont jamais accepté de prendre nos apprentis dans leurs forges. Aussi, même si nous traitions avec eux, nous n’en sommes jamais devenus proches...
- Ton frère était forgeron ?
- Oui, il espérait pouvoir pénétrer les secrets des Nains mais ils ne l’y ont jamais autorisé. Depuis il allait souvent négocier les ventes pour leur faire baisser leurs prix.
Soudain la voix d’un jeune homme retentit :
- Par ici, venez voir !
- Nicou a trouvé quelque chose, on dirait, s’écrie Castor.
Sur les lieux, le Tueur reconnaît des traces de pas humaines :
- Oui, nous sommes sans doutes sur le bon chemin, nous devrions arrivés à leur campement pour la nuit.
Quelques heures plus tard, le groupe arrive dans une petite clairière où ils trouvent les vestiges d’un feu.
- Voici sans doute leur campement, nous allons campés ici nous aussi : les garçons préparerons le bivouac pendant que Castor et les Nains viendront avec moi à la recherche d’autres traces.
Les deux groupes se séparent alors que la nuit tombe. Dans les ombres, la vue perçante du Tueur et des deux Nains est bienvenue... Après plusieurs minutes, le Tueur discerne un objet sur le sol :
- Ici ! Regardez : on dirait un morceau d’étoffe... Un écusson.
Les trois compagnons se regroupent autour du Tueur, Castor d’un côté, Les Nains de l’autre.
- Je le reconnais ! Fais Castor en prenant le morceau en main : c’est l’écusson de mon frère, celui qu’il a reçu à la guilde des maréchaux... C ‘est la preuve qu’il s’est passé quelque chose pendant l’aller !
- Je n’aime pas la façon dont tu nous regardes, petit, lâche Narguar en empoignant sa hache.
Le tueur reprend le morceau d’étoffe et le tend à Guéram :
- Tu le reconnais ? C’est bien ça ?
- Oui, souffle le jeune Nain, c’est ici que les hommes m’ont trouvé : j’ai dû le perdre quand ils m’ont pris...
- Comment ça le perdre !? S’exclame Castor. C’est que tu l’avais avant alors ! Réponds !
Castor empoigne le jeune Nain qui se laisse faire. Le Tueur les sépare avant que Narguar n’intervienne :
- Laisse-le, il n’a pas à te répondre ! Les traces de Nain ne vont pas jusqu’au camp, et il n’y a pas de traces d’hommes qui les rejoignent, le Nain est passé ici au hasard pendant qu’il tentait de rejoindre le village : cela soutient son propos.
- Je le savais, se réjouit Narguar.
- Ca ne prouve rien, souligne Castor : il a pu les attaquer plus loin !
- Nous verrons cela demain, sur le reste du chemin...
Castor se détourne pour dissimuler sa colère et se dirige vers le camp où s’affairent ses compagnons. Narguar en profite pour demander au Tueur :
- Vous savez des choses que j’ignore, Tueur de Dragon, ce n’est pas gracieux de cacher des informations...
- Le jugement est sous ma responsabilité, maître Nain, votre avis n’est pas objectif sur cette question...
- Qu’en savez-vous, Tueur de Dragon, la vérité est ma seule préoccupation !
- Le sort de ce Nain vous tient trop à cœur pour que je vous croie, c’est naturel d’ailleurs...
- Très bien, comme vous voudrez, lâche un Narguar vaincu en se rapprochant de Guéram.
- Alors jeune Nain, c’est ainsi qu’on se laisse importuner par les longues jambes, n’as-tu aucune fierté ?! Tu dois savoir te battre pourtant, tu parais assez robuste.
Devant l’air interloqué du jeun Nain, Narguar continue :
- Viens, tu vas t’entraîner avec ma hache... Ce faisant Narguar prend Guéram par les épaules et l’entraîne dans les fougères à l’écart.
- Drôle de Nain, laisse échapper le Tueur qui prend le chemin du camp...
Pendant ce temps les autres jeunes hommes se satisfont relativement des corvées que leur a assigné le Tueur.
- Pff, pour qui il nous prend, çui-là, à nous donner des ordres ? Se plaint un jeune homme roux au visage poupon piqueté de tâches de rousseurs et au menton poilu.
- Hé ! Tu préfèrerais te balader avec des Nains en pleine nuit à la recherche des restes de nos amis ? Moi je suis bien content que ce soit lui qui s’en charge : même le vieux pec le respecte...
- Oh, tais-toi Nicou, t’es toujours en train de lécher les bottes de Castor !
- Qu’est-ce que tu insinues Bilot ? Tu me traites de...
- La ferme, vous deux ! J’arrive pas à allumer le feu avec le bois vert que vous ramener ! Allez chercher du bois mort, bon sang !
- D’accord, t’excites pas, Durel, on va te le chercher ton bois... S’exclament les deux garçons en chœur en l’adresse du grand échalas qui essaie vainement de faire prendre les brindilles.
A l’écart, entre des fougères ombrageuses aux ombres denses, les deux Nains s’entraînent :
- Campe fermement tes pieds, mon garçon, et écartes un peu tes mains sur le manche... Voilà c’est mieux : lorsque tu frappes, tu dois porter tout ton poids d’une jambe sur l’autre pour donner toute sa force à ton coup...
Narguar prend soin d’apprendre au jeune Guéram les ficelles du maniement de la hache, mais celui-ci ne paraît pas enthousiaste.
- Excusez-moi, Maître Narguar, mais tout cela n’est vraiment pas pour moi... Fait un Guéram mal à l’aise. Je me sens maladroit et inutile...
- Allons, que raconte-tu là ? Tu as été envoyé par ta tribu pour trouver de l’aide, tu es leur seul espoir, tu n’as pas le droit d’échouer.
Narguar essaie de remonter le moral du jeune Nain mais a du mal à cacher son exaspération.
- Mais ce n’est pas possible, je ne suis qu’un jeune, je ne sais pas me battre, je ne sais même pas creuser un tunnel : je suis cuisinier ! Quelqu’un d’autre peut sûrement faire plus et mieux que moi pour aider la tribu...
- Ne me regardes pas ainsi, je n’ai pas vocation à régler les affaires d’une tribu qui n’est pas la mienne. Je veux bien t’aider dans cette tâche, mais met toi tout de suite en tête que c’est ta tribu et que tu dois les aider.
Narguar regardes son cadet dans les yeux, celui-ci ne soutient que peu de temps son regard...
- Mais j’ai été si lâche...
- Tatata, tout cela est passé, tu ne peux aujourd’hui refuser de te donner les moyens de réussir sous prétexte qu’hier tu as échoué : ta tribu compte sur toi !
- Vous croyez que j’en suis capable...
- Bien sûr, tu as tout ce qu’il faut...
Soudain une grande clameur retentit du côté du camp, les deux Nains s’y précipitent.
- Aaah !
Le cri retentit dans l’obscurité, déjà des villageois accourent des fourrés environnants.
- Que se passe-t-il ? Qui a crié ?
- Regardez ça ! s’écrie un Nicou apeuré. On cherchait du bois mort avec Bilot quand on a entendu du bruit de ce côté. Et tout d’un coup ça nous a sauté dessus.
Sur ces entrefaites arrive le Tueur, suivi de près par Castor.
- Mais qu’est-ce que c’est ? S’écrie ce dernier à la vue de l’étrange créature étendue aux pieds d’un Bilot blanc de peur, une serpe plantée dans le flanc droit.
La créature ressemble à un jeune sanglier, mais avec des défenses étonnement longues et spiralées et avec des plaques écailleuses parsemant sa fourrure rêche et décolorée. Ses pattes aux articulations étranges portent des doigts surnuméraires.
Le Tueur retire la serpe du ventre gonflée de la bête défigurée et une humeur noire et malodorante s’épand de la blessure en laissant des traces fumantes dans l’humus.
- Je n’ai jamais vu une telle créature, d’où peut-elle bien venir ?
Le Tueur se redresse et scrute les sous-bois ténébreux, un masque d’anxiété sur le visage, mais ne discerne rien dans l’ombre de son casque. Les jeunes villageois se pressent autour de l’étrange créature. Des exclamations fusent devant ses malformations, on évoque le Malin et autres sorcières lorsque Narguar arrive à son tour.
- Que se passe-t-il ici...
- Comme par hasard, les Nains arrivent après la bataille, s’exclame un Bilot hargneux.
- D’ailleurs, où se trouve l’autre, vous l’avez laissé sans surveillance ! S’indigne Castor.
- Mais non, il est là... Fait Narguar en se retournant pour constater l’absence du jeune Nain. Il me suivait il y a encore un instant avec ma hache...
- Avec ta hache, vieil imbécile !? Tous au campement ! S’écrie Castor en tirant sa dague.
- Attendez ! Fait le Nain avant de se jeter à leur suite.
Alors que la place se vide, le Tueur tourne lui aussi les talons à contrecœur, la mine grave.
- Quelque chose se passe ici, j’en suis sûr...
Alors qu’il quitte les lieux, d’étranges rougeoiements éclairent les
ténèbres...
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